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Coronavirus : Spérian, l’usine sacrifiée qui pouvait produire 100 millions de masques par an

6 Avril 2020 , Rédigé par Julien Uguet, pour Le canard Républicain

Coronavirus : Spérian, l’usine sacrifiée qui pouvait produire 100   millions de masques par an

Avant leur arrêt en avril 2018, les six lignes de production de l'usine Spérian à Plaintel (Côtes-d'Armor), filiale du groupe américain Honeywell, étaient encore capables de fabriquer 100 millions de masques par an grâce à des machines pouvant produire chacune 4 000 masques à l’heure.

« Rachetée en 2010 par le groupe américain Honeywell, l’entreprise de

fabrication de masques Spérian, basée à Plaintel (Côtes-d’Armor), a

fermé ses portes en octobre 2018. Cette fermeture est le symbole de la

problématique des délocalisations d’activités stratégiques lors de leur

rachat par des groupes étrangers.*

 

La fermeture en octobre 2018 de l’usine Spérian de Plaintel, dans les

Côtes-d’Armor, résonne comme un échec du “made in France” à l’heure où,

en pleine crise du coronavirus, l’État français annonce un pont aérien

avec la Chine pour importer les centaines de millions de masques de

protection respiratoire qui font actuellement défaut. Il y a moins de

deux ans, les six lignes de production de cette filiale du groupe

américain Honeywell étaient encore capables de fabriquer 100 millions de

masques par an grâce à des machines pouvant produire chacune 4 000

masques à l’heure.

 

*Des investissements soutenus financièrement par l’État*

 

Entre 2006 et 2009, l’usine avait bénéficié d’une activité florissante,

dans le sillage des épidémies de SRAS et de grippe H1N1. Le gouvernement

français avait alors commandé 200 millions de masques respiratoires de

type FFP2 au fabricant costarmoricain. La politique de stockage

stratégique national, impulsé par la ministre de la Santé Roselyne

Bachelot, avait conduit le site de Plaintel à pousser les murs sur 10

000 m² afin d’accueillir jusqu’à 280 salariés.

 

Spérian avait notamment investi plus de 5 millions d’euros dans des

équipements industriels dernier cri, avec le soutien financier de l’État

et des collectivités locales. Les capacités de production étaient alors

passées de 20 millions à 100 millions de masques par an.

 

*Des chapeaux de feutre aux masques respiratoires*

 

En 2010, le géant américain Honeywell, spécialiste mondial des

équipements de protection, fait main basse sur l’usine bretonne en la

rachetant au groupe français Bacou-Dalloz, alors détenu à 100 % par le

groupe industriel Essilor. “Pour refaire l’histoire, l’usine de Plaintel

a été fondée dans les années 70 par la famille Giffard, qui avait

diversifié son activité historique de confection de chapeaux de feutre

vers les masques respiratoires. Elle a été rachetée en 1991 par le

groupe suédois Bilsom, leader mondial des casques de protection

auditive, précise Jean-Jacques Fuan, ex-directeur général de

l’entreprise sur la période 1991-2006. Quelques années plus tard,

l’entreprise repasse sous pavillon français sous l’impulsion du groupe

Dalloz, qui fusionnera quelques années plus tard avec le groupe Bacou.

C’est l’actionnaire principal de Bacou-Dalloz Essilor qui a vite

souhaité se dégager du secteur des masques de protection.”

 

    “L’usine de Plaintel avait été entièrement dédiée à la production

    pour le marché français. Le site était condamné à mort.”

 

*Cinq plans sociaux en sept ans*

 

Rétroactivement, cette cession est le symbole de la problématique des

délocalisations d’activités stratégiques lors de leur rachat par des

groupes étrangers. En effet, dès 2011, l’activité de l’usine ralentit

brutalement. L’État français revoit sa doctrine sanitaire et ne

renouvelle pas ses commandes annuelles de masques. “C’est à cette époque

que tout a basculé, se souvient Jean-Jacques Fuan. L’usine de Plaintel

avait été entièrement dédiée à la production pour le marché français. La

fabrication des masques pour d’autres pays avait été délocalisée en

Chine et n’est jamais revenue. Le site était condamné à mort puisqu’il

ne rentrait plus dans les schémas de rentabilité du groupe.”

 

Le premier plan social est alors lancé. Quatre autres seront mis en

place sur les sept années qui suivent pour limiter les pertes annuelles

de Spérian, aux alentours de 1,5 million d’euros.

 

*Un repreneur traité avec mépris*

 

En octobre 2018, Honeywell ferme définitivement le site de Plaintel. Les

sections CGT et CDFT de Spérian, qui ne représentaient plus qu’une

trentaine de salariés, avaient alerté le président de la République

Emmanuel Macron et le ministre de l’Économie Bruno Le Maire sur le

caractère stratégique du site en cas de pandémie. En vain, l’absence de

position officielle fut leur unique réponse. “Sur l’impulsion des

investisseurs Armor Angels, dont je fais partie, nous avions trouvé un

repreneur local pour reprendre l’activité, ajoute Jean-Jacques Fuan. Des

réunions ont eu lieu à Paris avec des représentants d’Honeywell mais

Plaintel était le cadet de leurs soucis. Le projet a été traité avec

mépris.”

 

En novembre 2018, une infime partie de la production est délocalisée en

Tunisie. 90% des équipements et des lignes, pour la plupart encore quasi

neuves et financés par des subventions publiques, sont alors envoyés… à

la ferraille. Elles ont fini leur vie sous les broyeurs de l’entreprise

Derichebourg, implantée sur le parc d’activités voisin des Châtelets à

Ploufragan. »

 

Julien Uguet

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