Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

LE MYTHE DU RÉFORMATEUR

7 Octobre 2018 , Rédigé par RISS- Charlie Hebdo

LE MYTHE DU RÉFORMATEUR

L'ÉDITO PAR RISS

 Après avoir lancé ses premières réformes du code du travail, Macron veut s’attaquer aux régimes spéciaux de retraite. Dans son collimateur,les cheminots. Lors d’un trajet en TGV, Macron a exposé sa vision : « Le modèle sur lequel on a vécu, le mythe de la SNCF, n’est pas celui sur lequel on construira la SNCF du XXIème siècle. Votre défi sera de ne pas rester sur la protection du passé. [...] Vous protéger, ce n’est pas protéger votre statut ou le job d’hier, c’est vous protéger en tant qu’individu, pour aller vers le job de demain. »

Le mot « job» atteste qu’il est un homme moderne dont l’audace linguistique démontre qu’il sait dans quelle direction il faut aller pour atteindre la modernité. Ce qui n’est pas le cas des cheminots recroquevillés sur leurs statuts poussiéreux et leurs locomotives confortables.

Macron parle de «job» pour désigner des métiers qu’il ne connaît pas. Pour lui, la SNCF, c’est comme une start-up. Aiguilleur, mécanicien, c’est la même chose que programmeur de jeux vidéo. Et puisque c’est pareil, leurs régimes de retraite seront tous remis au même niveau.

Macron, premier président de la République à ne pas avoir fait son service militaire, croit qu’il connait l’armée parce qu’il a vu Le Jour le plus long à la télé quand il était gosse. De la même manière, Macron croit qu’il connaît les cheminots parce qu’il a vu La Bête humaine au ciné-club de son lycée. Guillaume Pepy, le patron de la SNCF, devrait défendre ses salariés en expliquant au président de la République ce qu’est la vie des cheminots. Mais pour être maintenu dans ses fonctions, il ne prendra pas ce risque.

Aujourd’hui, la SNCF a du mal à embaucher car lorsque les recruteurs expliquent qu’il faudra travailler de nuit, dehors, sous la pluie, dans le froid, les week-ends, à Noël et le 31 décembre, les candidats préfèrent renoncer. Ces derniers ne veulent pas de la vie réelle qui fait grelotter par moins 10 et durcit le métal des aiguillages qu’il faut réchauffer les uns après les autres pour éviter qu’ils ne se bloquent. Ils veulent être au chaud dans leurs start-up à créer des jeux vidéo avec des dragons et des chevaliers qui n’existent pas. Le «mythe de la SNCF», comme le dit très élégamment le président de la République, est trop fatigant et trop nul, comparé à la réalité virtuelle de la bulle Internet.

Un jeune mécanicien, c’est-à-dire un conducteur de locomotive, commencera sa carrière en s’occupant des trains les plus chiants. Prise de service à 2 heures du matin au dépôt, inspection des organes de roulement, essai de freins, puis cinq heures de trajet au milieu des travaux, des ordres du régulateur, toute la nuit jusqu’à l'aube. Découcher au dépôt dans des chambres minuscules où se reposent d’autres mécaniciens lessivés. Reprise de service à 22 heures pour un autre train qui vous emmène à l’autre bout du pays. Et ainsi de suite pendant dix ou quinze ans. Ce n’est pas avant une dizaine d’années que le mécanicien pourra espérer «faire de beaux trains» aux horaires civilisés, c’est-à-dire en journée, comme les express ou les TGV, réservés aux mécaniciens en fin de carrière.

Dans leur poste d’aiguillage, perdus au fond des triages de banlieue où aucun métro ni aucun RER ne les dépose, les aiguilleurs ne sont pas mieux lotis. Et ce 365 jours par an, 24 heures sur 24, et tout ça en trois-huit. Les trois-huit c’est quatre matinées, de 6 à 14 heures, quatre après-midi, de 14 à 22 heures, et quatre nuits, de 22 à 6 heures du matin. Même à 3 heures du matin, il faut être vigilant quand on est en service à un poste de sécurité qui peut vous envoyer en correctionnelle si vous faites une erreur qui provoque un accident

Qui veut se coltiner des métiers pareils toute une vie ? Qui veut travailler en trois-huit jusqu’à l’âge de 50 ans ? Qui veut renoncer à la vie de famille pendant dix à quinze ans en passant ses jours et ses nuits à bord d’une locomotive ou dans des dépôts gris perdus au milieu de nulle part?

Ce ne sont pas des «jobs», comme le dit avec désinvolture le président Macron. Ce sont des vies, des vies intégralement consacrées à des métiers de service public où le client qui attend son train sur le quai n'a pas la moindre idée de tout ce qu’il a fallu remuer pendant la nuit pour qu’il puisse monter à l’heure, et en sécurité, dans son petit train douillet.

Il ne s’agit pas de faire du misérabilisme, mais d’être juste. On nous bassine sans arrêt avec le chômage de masse qui doit être combattu par tous les moyens. Il serait pertinent de s’intéresser aussi au travail réel, au labeur, aux sacrifices que certains métiers imposent. Contrairement à ce qu’on dit, le travail, ce n’est pas la santé. Le «job», c’est l’épuisement, la maladie et le handicap.

Il est possible qu’il y ait trop de régimes de retraite et trop de disparités. Mais à Noël et au 31 décembre, ce sont les jeunes cheminots qui travaillent les nuits pour permettre à leurs collègues plus âgés de passer les fêtes en famille. Aucun ne se plaint. La justice n’est pas forcément synonyme d’égalitarisme. ■
 

Partager cet article

Repost0

Commenter cet article